Dr Charles Tannock

Member of the European Parliament for London

Turquie, Arménie et le poids du souvenir

La Libre Belgique - April 22nd 2005

Toutes les guerres prennent fin un jour ou l'autre. Mais les souvenirs des atrocités ne semblent jamais s'estomper, comme nous le rappellent les émeutes contre les Japonais attisées par le gouvernement qui se déroulent actuellement en Chine.

Le 90e anniversaire des massacres arméniens de 1915, ordonnés par les Jeunes-Turcs au pouvoir de l'Empire ottoman et aidés par les Kurdes, est une autre blessure qui ne se cicatrisera pas, mais qui doit être traitée si la progression de la Turquie vers l'adhésion à l'Union européenne doit se dérouler en douceur.

Le génocide arménien est supposé avoir inspiré les Nazis dans leurs plans d'extermination des Juifs. Toutefois, contrairement à l'Holocauste, une majorité des individus connaissent encore peu cet épisode sombre.

En effet, il est difficile pour la plupart d'entre nous d'imaginer l'ampleur des souffrances et de la dévastation infligées au peuple arménien et à leurs patries ancestrales. Mais de nombreux membres de la Diaspora arménienne, très dynamique dans le monde, ont des ancêtres directs qui ont péri. Ils sont garants aujourd'hui d'une tradition orale qui entretient la flamme du souvenir.

Quelle ironie que de nombreux Kurdes des provinces du sud-est de la Turquie, à qui l'on avait promis des biens arméniens et une place sûre au paradis s'ils tuaient des infidèles, aient été complices de leur plein gré de ce génocide. Par la suite, ils se sont retrouvés eux-mêmes perdants dans cette longue histoire de violences entre leurs forces séparatistes et l'armée turque, tout en étant soumis à une politique continue de discrimination et d'assimilation forcée.

Historiquement, les anciens Arméniens chrétiens ont compté parmi les peuples les plus progressistes d'Orient. Mais au XIXesiècle, l'Arménie a été divisée entre l'Empire ottoman et la Russie. Le sultan Abdulhamit II a organisé les massacres de 1895-1897, mais c'est seulement au printemps 1915, profitant de la Première Guerre mondiale, que le gouvernement nationaliste des Jeunes-Turcs a trouvé la volonté politique de mener un véritable génocide.

Dans un premier temps, les intellectuels arméniens ont été arrêtés et exécutés lors de pendaisons publiques par groupes de 50 à 100. Privés de leurs chefs, les Arméniens ont ensuite été massacrés, beaucoup même, brûlés vifs. Environ 500000 d'entre eux ont été tués au cours des sept derniers mois de l'année 1915. La majorité des survivants fut déportée vers les régions désertiques de Syrie où ils sont morts de faim ou de maladie. On estime que 1,5 million d'individus ont ainsi péri.

Récemment, la Diaspora arménienne a demandé à la Turquie de faire face à son passé et de reconnaître son crime historique. La politique officielle de la Turquie soutient que cette allégation est basée sur des demandes infondées ou exagérées, et que les décès résultaient d'abord de combats menés contre les Arméniens, collaborateurs des forces russes d'invasion lors de la Première Guerre mondiale, de maladie et de faim lors des déportations forcées, ensuite. De son côté, la population turque locale prétend avoir subi des pertes similaires.

La Turquie affirme ainsi que l'accusation de génocide a pour but de ternir l'honneur de la Turquie et d'entraver sa marche vers l'accession à l'UE. Elle craint également, et c'est compréhensible, que tout écart à cette ligne de politique officielle ne déclenche un déluge de demandes d'indemnisation, comme cela fut le cas en Allemagne.

De nombreux politiciens, particulièrement en Amérique, ne sont pas disposés à contrarier la Turquie sans justification solide, étant donné son passé d'alliée fidèle de l'Otan et son statut de pays candidat putatif à l'UE. Mais en dépit d'un siècle d'adhésion au Conseil de l'Europe, prétendument gardien des droits de l'homme y compris de la liberté de parole et de conscience, la Turquie taxe encore de crime contre l'honneur national toute suggestion impliquant que le génocide arménien est une vérité historique. Heureusement, cet article du code pénal de la Turquie va être révisé et peut-être abrogé.

En effet, de vastes changements sont à l'oeuvre en Turquie. La presse et le gouvernement, soucieux des exigences inhérentes à l'adhésion à l'UE, ont finalement initié un débat sur la très sensible question arménienne. Même le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, sous la pression croissante de l'UE dont les négociations sur l'accession de la Turquie débutent en octobre, a accepté qu'une étude impartiale soit réalisée par des historiens universitaires. Ce qui ne l'a pas empêché de réitérer sa position comme quoi ce génocide n'avait jamais eu lieu. En France, le génocide arménien, événement historique, fait partie intégrante est reconnu par une loi et son révisionnisme est considéré de la même manière que le révisionnisme de l'Holocauste.

Le Parlement européen exhorte la Turquie à reconnaître le génocide arménien. Il lui demande également de mette fin à l'embargo commercial qu'elle impose avec son allié l'Azerbaïdjan à la République d'Arménie, de rouvrir les frontières et d'envisager la cession de territoires en vue d'un accord de paix du conflit territorial concernant la région de Nagorno Karabakh en Azerbaïdjan.

L'Arménie, un pays indépendant depuis 1991, continue à dépendre de la protection russe comme c'était le cas en 1920 lorsqu'elle rejoignit l'Union Soviétique pour se préserver d'une future invasion turque. Cette situation n'est guère salutaire pour le développement de la démocratie et d'une économie déjà faible en Arménie. La dépendance continue de l'Arménie envers la Russie n'est pas non plus de bon augure pour la coopération régionale vu le profond ressentiment à l'égard des Russes qui interfèrent dans les affaires de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan, deux pays limitrophes.

Il n'existe qu'une seule voie pour la Turquie, l'Arménie et la région. Le futur pourra se construire seulement lorsque la Turquie, tout comme l'Allemagne par le passé et la Serbie et la Croatie maintenant, abandonnera sa politique de refus et affrontera ses crimes terribles de 1915. C'est seulement alors que le passé pourra vraiment être passé.


Charles Tannock, Comité des droits de l'homme du Parlement européen